« On n’y arrive pas seul, il faut le psychiatre et un ange » : une autopathographie de la folie dans Puisque voici l’aurore (2020) d’Annie Cohen
Par Dalia Abu Sbitan (Université Sorbonne Nouvelle)
Dalia Abu Sbitan est doctorante en littérature comparée à l’Université Sorbonne Nouvelle, où elle mène des recherches sur la folie dans la littérature contemporaine française et américaine. Chargée d’enseignement, elle enseigne la littérature postcoloniale à des étudiants de licence à la Sorbonne Nouvelle. Avant ses recherches actuelles, elle a exploré l’œuvre de J.M. Coetzee. Elle a également effectué un stage à l’Institut hospitalier de psychanalyse, Centre psychanalytique du GHU Paris Psychiatrie & Neurosciences, à l’hôpital Sainte-Anne. Titulaire d’un master en littérature anglaise de l’Université hébraïque de Jérusalem, elle est née à Jérusalem et s’est installée à Paris en 2022.
La folie échappe aux définitions. Ce terme protéiforme et universel englobe désormais une vaste gamme de troubles psychologiques, qu’ils soient d’origine physiologique, sociale, génétique ou autre[1]. Pourtant, comme le souligne Sander L. Gilman, la « douleur psychique » constitue un test décisif pour comprendre la folie, en mettant en lumière les souffrances mentales profondes qui la caractérisent[2]. Dans ce contexte, l’écriture se distingue comme un moyen essentiel pour donner forme et voix à cette douleur, offrant aux individus une manière de naviguer dans des réalités souvent indicibles. Par moments, il semble également que la folie soit intimement liée à la littérature, enracinée dans une « relation intime » qui « semble naturelle[3] ». Des figures comme Antonin Artaud, avec Le Théâtre et son double (1938), visaient à « choquer le spectateur pour le sortir de sa complaisance et le confronter aux dures réalités de la condition humaine[4]. » De même, dans son œuvre semi-autobiographique The Bell Jar (1963), Sylvia Plath a puisé dans ses propres expériences mentales et émotionnelles, les transformant en sujet et cadre symbolique, trouvant ainsi « un langage unique pour exprimer ce qui semble inexprimable[5] ». Cet article s’intéresse à une œuvre contemporaine française d’Annie Cohen, Puisque voici l’aurore (2020), qui explore la folie dans un cadre littéraire profondément personnel, tout en mettant en lumière une approche marquée par l’interdépendance. S’inscrivant dans la tradition littéraire d’auteurs tels qu’Artaud et Plath, Cohen propose une vision qui intègre la présence et le soutien des autres comme éléments fondamentaux de son cheminement à travers la folie. Elle souligne que la guérison ne peut se faire seule, mais nécessite l’aide des autres. Elle envisage la folie comme un processus collectif, une conception qui fait écho à l’approche communautaire introduite de manière plus explicite avec le DSM-III[6] dans l’histoire récente de la psychiatrie. Ce soutien s’articule autour d’un réseau comprenant son psychiatre, son compagnon « FB » et son sentiment d’appartenance à une tradition juive. Comme elle l’écrit : « On n’y arrive pas seul, il faut le psychiatre et un ange[7]. » Cet « ange » évoque à la fois une aide divine et, surtout, une métaphore de l’écriture. Pour Cohen l’écriture n’est pas seulement un moyen d’expression, mais un acte vital et nécessaire, qui lui permet de « maintenir le regard à la surface[8] » face aux vagues de la folie. Cet acte d’écrire devient alors un lien essentiel entre elle et le monde extérieur, renforçant son processus de guérison tout en affirmant sa volonté de survivre. Cet article explore comment Cohen, à travers une œuvre intime s’inscrivant dans le genre de l’autopathographie tel que défini par G. Thomas Couser – ces récits autobiographiques de maladie ou d’handicap[9] –, révèle sa vulnérabilité face à la folie, tout en mettant l’écriture et la collaboration au cœur de son processus de guérison. Par ailleurs, cet article resitue l’œuvre de Cohen dans une tradition plus vaste de la littérature contemporaine où des voix autobiographiques s’élèvent pour explorer les luttes psychiques. Comme le souligne Françoise Tilkin, la littérature autobiographique « a permis à des minorités (les fous, les infirmiers, les parents), jusque-là silencieuses ou contraintes à balbutier dans des enclos réservés, de se déprendre de porte-parole, de s’exprimer[10]. » En examinant Puisque voici l’aurore, cet article montre comment Cohen, à travers son récit intime et collaboratif, contribue à cette tradition littéraire en donnant une voix sincère et résiliente aux expériences de souffrance psychique.
Ni romance ni bonheur : la folie nécessite autre chose
L’écrivaine franco-algérienne, née à Sidi-Bel-Abbès en 1944, raconte dans Puisque voici l’aurore son expérience d’un accident vasculaire cérébral, ses séquelles neurologiques et l’apparition d’une maladie maniaco-dépressive qui l’a poussée à se retirer de la vie collective. Confinée dans sa chambre, elle documente ses luttes sur des « rouleaux d’écriture », trouvant du soutien auprès de son compagnon cinéaste et de sa chienne, Lola. Si l’expérience de la maladie appartient à Cohen elle-même, la narratrice qu’elle met en scène en traduit la brutalité avec une lucidité saisissante : « La maladie bipolaire est indigne tant elle vous plonge dans des abîmes sans nom, elle vous coupe des mots, elle rend le cerveau creux[11]. » Ce constat, ancré dans son vécu, entre en résonance avec le titre de l’œuvre, qui fait référence au célèbre poème de Paul Verlaine : « Puisque l’aube grandit, puisque voici l’aurore », symbole de lumière et de renouveau. Cependant, la narratrice détourne cet optimisme pour refléter la fragilité et les turbulences de son parcours, déclarant : « Puisque voici l’aurore pour tous ceux qui déraillent. Allez le dire à Meudon ! Personne ne vous croira, l’aurore est loin de ces malades. On peut s’approcher si près du parapet[12] ! » Ici, « l’aurore » passe d’un signe d’espoir à celui d’une confrontation précaire avec la folie, tandis que Meudon, une commune française qui abrite une clinique psychiatrique, devient le lieu où ceux qui vacillent à la limite de la réalité sont attendus. La narratrice réimagine l’aube romantique de Verlaine en la confrontant à son vécu où « l’aurore est loin de ces malades », illustrant l’écart entre la lumière idéalisée et l’obscurité de la folie. Le terme « déraillage » évoque une perte de contrôle, un basculement. La fragilité suggérée par « on peut s’approcher si près du parapet » souligne à quel point la frontière entre la raison et la folie peut être ténue. La mention de Meudon ancre le récit de Cohen dans la réalité institutionnelle des soins psychiatriques, où les individus – tels ceux qui « marchent comme des fous[13] » ou appellent désespérément à l’aide – sont souvent ignorés. Cohen critique la manière dont la folie est à la fois médicalisée et rendue invisible par les structures sociales, soulignant le fossé entre la douleur vécue et sa réduction à une gestion bureaucratique. Cette critique est exemplifiée par la scène où une femme implore une cœlioscopie : « Elle souffre trop du ventre, elle réclame “changez-moi d’hôpital, prescrivez-moi une cœlioscopie”[14]. » Ce moment illustre le désespoir de la patiente, dont la douleur physique est aggravée par l’indifférence froide du système médical. La demande de la femme pour une intervention, plutôt qu’une réelle compréhension de ses souffrances, révèle la tendance du système médical à se concentrer sur des diagnostics et des solutions sans tenir compte des complexités de l’expérience vécue. En mettant en lumière une souffrance à la fois invisible et incomprise, Cohen dénonce la nature déshumanisante de la bureaucratie médicale, où les tourments intérieurs du patient sont souvent ignorés au profit de traitements impersonnels. Ce phénomène trouve un écho dans la situation actuelle des hôpitaux psychiatriques, où la gestion bureaucratique et la marchandisation des soins détournent l’attention des véritables souffrances humaines. Bien que dévoués, les soignants subissent la pression d’une rationalisation des coûts qui fragilise l’accompagnement et renforce la déshumanisation des malades[15].
Dans ce contexte de souffrance et d’isolement, Cohen cherche à établir un lien avec le réel[16] tout en prenant en compte les particularités de l’expérience de la folie. Puisque voici l’aurore s’inscrit pleinement dans cette mouvance, répondant à un « besoin de réel », qui caractérise une tendance littéraire depuis les années 1980, et cherchant à créer des connexions significatives entre le texte et le monde extérieur[17]. L’œuvre s’engage activement dans une « littérature transitive », terme que Dominique Viart utilise pour décrire une littérature qui, contrairement au Nouveau Roman, se réapproprie des objets concrets et prend explicitement position dans un contexte social et politique[18]. Dans le cas de la folie, cette quête de lien avec le réel devient particulièrement complexe, car l’expérience de la folie oscille entre des extrêmes. Comme l’a souligné Rose Miyatsu dans son analyse de The Bell Jar, la recherche d’une communauté « folle » est cruciale pour Esther Greenwood, le personnage semi-autobiographique du roman de Plath, qui aspire à une forme de communauté où personne n’est laissé de côté[19]. Cette recherche est pleine de défis et bien que l’on ne sache pas si Esther réussit, il est évident qu’elle cherche à s’y connecter[20]. De la même manière, Cohen cherche à établir une forme de communauté qui ne soit pas nécessairement « folle », mais où l’interdépendance et le désir de se relier à la réalité extérieure occupent une place centrale. Le récit de Cohen illustre ce défi en représentant la folie comme un état fluctuant nécessitant le soutien de sources apparemment opposées : un psychiatre et un ange. Cet « ange » peut être lu comme une référence à son héritage juif ou une métaphore de l’écriture, un acte qui, selon elle, exige de surmonter l’« impossibilité d’écrire » tout comme « l’impossibilité d’être juif[21] ». En ce sens, « être Juive est une occupation à part entière qui demande une résurrection à chaque seconde[22] », un effort qui reflète sa quête de connexion avec son héritage juif et son histoire. Dans cet effort de communion, elle déclare : « Je suis en communion avec les malades de la terre atteints de maladie sérieuse. Je suis leur sœur[23]. » Cette phrase illustre la volonté de Cohen de s’identifier aux autres, de trouver un terrain commun, et de se relier à une communauté plus vaste, même dans la souffrance psychologique et la fragilité émotionnelle. Cohen manifeste une volonté remarquable de collaborer avec ceux qui lui offrent leur soutien, notamment son psychiatre et son compagnon : « Je reste à mon bureau tout le jour. Le Psychiatre et FB se parlent quotidiennement. Ils surveillent les fluctuations d’humeur, et adaptent le traitement. On va doucement se passer de l’Anafrantil, c’est le but[24] ». Le pronom collectif « on » met de l’avant son ouverture à travailler avec les autres plutôt qu’à résister seule. Cet esprit de collaboration est au cœur de la résilience de la narratrice, alors qu’elle cherche sa force dans l’unité et l’interdépendance. Même si elle reconnaît que « [l]es médicaments sont sauvages[, qu’i]ls ne produisent aucune sérénité », elle continue à les prendre « avec douceur et espérance[25] ». Ces mots traduisent son engagement envers un processus de soin qui reste complexe et imparfait. Ainsi, Cohen démontre que la folie, bien qu’elle amplifie la différence et l’isolement, exige une communauté attentive et accueillante. Même si cette communauté doit s’adapter à l’altérité de l’individu, elle reste une nécessité pour traverser les réalités changeantes de la folie. Cette démarche de collaboration, loin de se limiter à son cercle proche, s’élargit à une critique plus profonde des attentes sociétales qui imposent un récit de bonheur constant et sans faille. Le concept de « happycratie » tel qu’exploré par Edgar Cabanas et Eva Illouz dans Happycratie (2018) illustre comment les sociétés capitalistes néolibérales exigent des individus qu’ils cultivent un bonheur de façade, effaçant toute trace de souffrance, d’échec ou de contradiction[26]. Mais ceux qui ne peuvent atteindre le bonheur ou qui choisissent de ne pas se conformer à un affect positif, comme le souligne Rose Miyatsu à propos des écrivains dits fous ou souffrant de maladies mentales, se retrouvent souvent en marge de cette norme sociale[27]. Cet « impératif du bonheur[28] » met en lumière l’originalité de l’œuvre de Cohen, qui expose la fragilité humaine sans chercher à la dissimuler ou à la transformer en un récit positif. Elle se réapproprie l’autopathographie comme un moyen de vivre et de témoigner de sa douleur sans céder aux pressions sociales et à l’idée même de « fin heureuse[29] ». Loin de chercher à sublimer ses difficultés ou à les transformer en triomphes, Cohen choisit de les inscrire dans un récit brut, mettant en lumière la tension entre l’obligation sociétale de se montrer heureux et la réalité de ses luttes intérieures. « Il faut vivre cet affaissement de soi-même[30] », affirme-t-elle, soulignant l’inévitable rencontre avec la déchéance personnelle qui échappe à toute tentative de camouflage ou de positivité forcée. Ainsi, en refusant de transformer sa douleur en un récit édulcoré ou triomphal, Cohen affirme un engagement profond envers le réel, qu’elle aborde avec une sincérité intransigeante.
Là où la folie s’allie au soutien
Dans cette quête de soutien et de connexion, Cohen place une importance capitale sur son partenaire, FB. Bien plus qu’un simple compagnon, il devient un pilier de soutien affectif et moral, une présence constante qui l’aide à ne pas affronter seule les défis de sa maladie. Leur relation, empreinte d’une profonde interdépendance, incarne la force que Cohen puise dans les liens humains et intimes qu’ils construisent ensemble. « Aucun mot surprenant ne vient de l’état dépressif qui m’habite. Le tonnerre gronde sous l’odeur du buis. Je ne ferai rien de domestique. Sans lui, je suis morte[31] » écrit-elle, témoignant de l’intensité émotionnelle de leur attachement. Ces mots illustrent non seulement la dépendance affective qu’elle ressent vis-à-vis de lui, mais aussi la place centrale qu’il occupe dans son existence, comme un soutien indispensable. Elle écrit : « Je pense à la mort de FB sans cesse, je ne lui survivrai pas[32] ». Dans le même temps, son parcours la conduit à Sainte-Anne, où elle rencontre son psychiatre, qui devient également un acteur clé de sa résilience. Leur relation, marquée par des échanges empreints de bienveillance, illustre l’importance de la guidance extérieure dans ce cheminement, comme lorsqu’elle lui écrit : « Dimanche j’écris ma détresse au psychiatre. Il répond : “Je ne vous laisse pas seule, pas une minute pour vous répondre hier. La marche et l’écriture, rien d’autre pour regarder l’horizon. Sinon quelques plaisirs simples qu’il faut savoir s’autoriser”[33] ». À travers cet encouragement à marcher, écrire et savourer des plaisirs simples, Cohen trouve les outils pour transformer l’obscurité en lumière. Ce soutien constant, tant de la part de FB que du psychiatre, reflète l’effort de Cohen pour construire une communauté qui la soutienne dans ses épreuves. Pour elle, la résilience ne se construit pas seule, mais s’inscrit dans une dynamique d’interdépendance et de liens humains profonds. Elle honore ces connexions comme essentielles à sa traversée de la souffrance, soulignant leur rôle central dans sa quête de sens et d’équilibre face à la folie.
Racines juives et au-delà : la quête de sens dans la folie
Cette vision de la guérison, profondément ancrée dans une approche communautaire et relationnelle, trouve un écho dans son héritage juif, qui la relie à un ensemble plus vaste de traditions et de valeurs. Son lien avec la littérature juive se nourrit aussi de ses prédécesseurs, comme Aharon Appelfeld, rescapé des camps, dont les récits de survie et de mémoire ont profondément marqué Cohen : « J’ai tout lu[34] » écrit-elle à propos de lui. En évoquant son père et son héritage juif, elle écrit : « Chaque fois que je vais à Sainte-Anne, je passe devant la maison de retraite où mon père est mort. Nous étions Juifs. Nous aimions notre nom de famille. Il est vénéré. Nous sommes les Cohanim, les prêtres, des prières nous sont réservées[35]. » Bien qu’elle n’ait reçu qu’une éducation religieuse limitée, Cohen ressent un lien inébranlable avec le judaïsme : « Je n’ai pas appris la Torah. Mais un lien me relie par une attache que je ne saurais définir[36]. » Sa progression est marquée par son acceptation de son manque et de sa vulnérabilité ainsi que par sa volonté de s’appuyer sur les soutiens qui lui sont offerts, qu’il s’agisse de son psychiatre, de son partenaire ou de son sentiment d’appartenance à un héritage juif long et collectif. Ce lien entre son héritage et sa guérison trouve une résonance particulière dans la lutte contre la folie, un combat qui, pour elle, rappelle la tradition juive de la lutte avec Dieu, comme dans l’histoire biblique de Jacob et de l’ange. Cohen décrit la judéité comme « une occupation à part entière qui demande une résurrection à chaque seconde même si on est laïque. Il faut une clef. L’aube tisse le lin[37]. » Cette « résurrection » est un acte continu de résilience. Le théoricien de l’autobiographie John Paul Eakin offre un cadre pour comprendre les enjeux de ce processus, observant que :
Nous habitons des systèmes d’interaction sociale dans lesquels la capacité d’articuler une narration identitaire – qu’elle soit écrite, racontée oralement, ou simplement laissée ici et là dans le discours social quotidien – confirme la possession d’une identité fonctionnelle. En conséquence, lorsque des troubles cérébraux de diverses sortes altèrent ou empêchent notre capacité à dire aux autres qui nous sommes, nos revendications à la reconnaissance en tant que personnes peuvent subir un préjudice irréparable[38].
Cette remarque d’Eakin met en lumière le rôle fondamental de la narration pour maintenir l’identité[39]. Pour Cohen, l’interaction entre la folie et l’identité, filtrée à travers son judaïsme et son écriture, devient non seulement une quête de survie, mais aussi un combat pour affirmer son humanité et retrouver sa voix. Ces éléments illustrent comment la résilience et l’interdépendance façonnent son témoignage littéraire, reliant sa lutte intérieure aux réalités extérieures de la maladie et de la guérison. Cette attention à la relation est profondément liée à l’identité juive de Cohen, qui, loin de se limiter à un ancrage culturel, suscite également des interrogations intenses. En se référant à son héritage, elle cherche à comprendre un lien ancestral qui l’englobe, tout en étant confrontée à une rupture avec celui-ci, accentuée par sa propre souffrance mentale. Dans un passage, Cohen exprime le tourment psychique de la folie tout en ressentant un sentiment de déracinement vis-à-vis de son héritage juif :
La douleur psychique est telle qu’on croit que la prochaine cigarette apportera la fin de l’angoisse. Je pense à Camille Claudel. La fin dans un asile. Et l’Âme qui a disparu du décor. Pourquoi ai-je perdu la parole des sages, mes rabbins, mes penseurs juifs ? Leurs noms, leurs prénoms ? Je suis seule sans eux, absolument perdue. Je voudrais une maison éclairée de chandelles. Tapissée de livres. Mais rien ne donne le chemin de l’écriture. Je suis mutilée, aphone, incapable de tracer des mots. Et pour quoi ? La stérilité n’est pas un vain mot. Je l’ai pratiquée toute ma vie. Et le peu quand le peu est peu. Page blanche, immaculée, sans maître[40].
Ici, l’angoisse de Cohen est double : la douleur de la désintégration mentale est exacerbée par la perte de continuité culturelle. La sagesse de la tradition juive est absente, la laissant dériver. Cependant, son désir de la présence de ses ancêtres est manifeste, soulignant la nature profondément relationnelle de sa souffrance. Elle implore la présence divine, comme en témoigne sa supplique poignante : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?[41] » Cette quête désespérée de connexion transcende ses racines culturelles : en appelant Dieu, Cohen cherche un lien spirituel qui pourrait lui offrir sens et consolation face à l’abîme de son désarroi. De plus, l’évocation de Camille Claudel, la sculptrice française qui a enduré la folie et l’institutionnalisation, établit une solidarité puissante avec d’autres femmes qui ont souffert le double fardeau de la folie et de la marginalisation. L’histoire de Claudel situe les luttes de Cohen dans un récit historique et genré plus large sur les expériences des femmes face à la maladie mentale et à l’expression créative. À travers Claudel, Cohen non seulement reconnaît une expérience partagée, mais elle récupère aussi les voix silencieuses des femmes qui ont été rejetées ou institutionnalisées. Cette solidarité souligne le cadre relationnel de Cohen : sa souffrance n’est jamais entièrement privée, elle est plutôt liée à des histoires collectives, qu’elles soient culturelles, spirituelles ou genrées. Ces connexions deviennent son moyen de résister aux forces isolantes de la folie et de l’institutionnalisation. Cohen oscille entre des moments de connexion et des moments de désespoir qui reflètent sa folie.
Le silence du mal : écrire pour survivre
Tout au long du récit, la narratrice saisit la force paralysante de la dépression, une manifestation de son trouble bipolaire qui affecte également son autrice, Cohen. Si l’expérience de la maladie appartient à Cohen elle-même, la voix narrative qu’elle construit traduit cette expérience en une mise en récit où le langage vacille. La narratrice décrit ainsi l’écriture comme : « En aveugle, en pure perte, en forme de bloc noir, compact et rigide […] esclaves les uns des autres[42]. » Ces mots évoquent un état où le langage lui-même devient piégé, incapable de circuler ou de porter du sens, reflétant la stagnation psychologique de la dépression. De manière similaire, Emmanuel Carrère, écrivain contemporain de Cohen, confronte la question de la folie dans son propre travail, notamment dans Yoga (2020). Carrère, également atteint de troubles bipolaires, parle de la façon dont sa pathologie influence son écriture, oscillant entre la création et le vide. Il écrit : « je peux en faire quelque chose[43] », avant d’ajouter : « on a besoin pour vivre d’un récit, je n’en ai plus[44]. » Tout comme Cohen, Carrère décrit l’écriture non pas comme un remède, mais comme un moyen essentiel de donner sens à une expérience qui, autrement, risquerait de sombrer dans le silence et l’incompréhension. Pour les deux écrivains, la dépression se manifeste comme l’absence d’un récit cohérent – une rupture dans la capacité à façonner l’expérience en histoire. En articulant leurs difficultés à écrire, ils révèlent non seulement l’impossibilité de l’expression, mais aussi la nécessité impérieuse du récit pour survivre. Leurs œuvres mettent en lumière comment la folie fracture le langage, faisant de l’acte de raconter à la fois un lieu de lutte et un fragile espace de résistance. Pour Cohen l’écriture émerge comme un moyen essentiel de maintenir son existence et son ancrage dans la réalité face à la folie, qu’elle décrit comme une présence tapie : « La maladie rôde, on entend que des phrases[45]. » L’écriture la maintient à flot : « Seule l’écriture maintient le regard de l’écrivain à la surface[46]. » Par cet acte, elle affirme son existence : « J’écris pour prouver que je suis vivante[47]. » Cette idée résonne également chez Carrère, qui, dans Yoga, écrit : « Ce mal dont je suis atteint, à défaut d’en guérir je peux le décrire. C’est mon métier. C’est ce qui m’a toujours, malgré tout, sauvé[48]. » Tout comme Cohen, qui qualifie l’écriture de « geste de sincérité en traçant ces lettres[49] », Carrère déclare : « La maladie me ment, la maladie me trompe.[50] » Ainsi, pour les deux écrivains, l’écriture devient une réponse à la tromperie de la maladie : un acte sincère qui leur permet de subsister tout en affirmant leur existence face à une expérience qui tente de les déposséder de leur propre réalité. Chez Cohen, le rôle de FB devient central au processus. Non seulement il lui apporte un soutien émotionnel, mais il joue un rôle déterminant dans son processus créatif. Dès leur rencontre, il a insisté pour qu’elle écrive : « Il a souhaité que j’écrive dès le premier jour[51]. » Cette insistance souligne la conviction de FB dans le pouvoir transformateur de l’écriture, qu’il perçoit comme un moyen de donner un sens à l’expérience de la maladie. Le lien entre Cohen et FB, fondé sur leur acte commun de création (« Nous sommes liés par l’acte de création[52]… ») devient une véritable bouée de sauvetage, à la fois créative et émotionnelle. Le soutien indéfectible de FB, en encourageant Cohen à écrire, à s’exprimer, lui offre une force stabilisatrice, rappelant que le chemin vers une forme de résilience n’est pas une démarche solitaire. Cohen souligne également le rôle central de la peinture dans son parcours : « Voilà quatre ans que je fréquente Sainte-Anne, à ma mort, je leur léguerai les dessins. J’ai décidé de faire des pastels sur les ordonnances du psychiatre classées dans un dossier vert[53]. » En peignant sur les ordonnances, Cohen ne se contente pas de réinterpréter les outils de son traitement, elle réaffirme sa capacité à créer au cœur même de la contrainte institutionnelle. Ce geste, à la fois poétique et audacieux, illustre comment elle transforme l’espace structuré de l’hôpital en un lieu de réinvention personnelle. L’acte de tracer des pastels sur ces documents officiels ne représente pas une résistance directe mais plutôt une manière subtile de réaffirmer son existence.
Lier et délier : la folie, la résilience et l’écriture comme processus de réassemblage
Raphaël Gaillard, psychiatre à Sainte-Anne, explore dans Un coup de hache dans la tête : folie et créativité (2022) le lien complexe entre la bipolarité et la créativité, affirmant : « Si la bipolarité entrave bien plus souvent qu’elle ne facilite la création, elle témoigne d’une faculté qui pourrait y jouer un rôle clé : lier et délier les affects et les idées […] cette faculté de liaison et de déliaison entre affects et représentations, c’est ce qui nous permet de donner ses couleurs au monde[54]. » Cette observation éclaire la manière dont la folie, bien qu’elle soit source de paralysie et de souffrance, ouvre également des voies singulières pour recomposer et redonner sens au chaos. Dans Puisque voici l’aurore, Cohen explore cette capacité de liaison et de déliaison à travers des métaphores visuelles puissantes, notamment celles du noir et de la vanille. Le « fauteuil noir » et le « trou noir » symbolisent l’immobilité et la stagnation : « Avant d’être à nouveau hospitalisée dans la clinique de Meudon, j’ai passé des semaines, assise dans le fauteuil de cuir noir qui tourne. Sans rien faire. Ce sont les médecins qui m’ont enfermée. Le vide peut occuper une vie[55]. » Sandra M. Gilbert et Susan Gubar, dans The Madwoman in the Attic (1979), analysent la folie et la colère réprimées chez les autrices victoriennes comme ce qui « surgit comme un mauvais rêve, sanglante, envieuse, enragée, comme si le processus même de l’écriture avait libéré une femme folle, une femme furieuse et en colère, d’un silence auquel ni elle ni son autrice ne peuvent plus consentir[56]. » Tandis que l’image de la « folle dans le grenier » analysée par Gilbert et Gubar évoque l’effacement, l’isolement et la répression des femmes, Cohen utilise un symbole similaire avec son fauteuil noir, mais en le transformant. Là où le grenier représente un espace de silence et d’oppression, le fauteuil noir devient un lieu où l’immobilité se confronte à la possibilité d’expression, un espace où elle peut à la fois fuir et s’affirmer. Comme elle l’écrit : « Je fuis le fauteuil noir et les idées morbides que je ne cesse de fabriquer comme un objet[57]. » L’obscurité et l’effondrement psychique qu’elle associe au fauteuil noir et au « trou noir » désignent des espaces où les affects et les idées se délient, représentant la fragmentation de son expérience mentale. Elle écrit : « J’ai tenté d’expliquer au psychiatre le trou noir de la semaine dernière[58] […] », une tentative de rendre compte d’une souffrance qui échappe à toute logique, une expérience qui défie la narration linéaire. Pourtant, Cohen ne s’arrête pas à cet effondrement. L’écriture devient son outil pour transformer cet espace de souffrance en une opportunité de recomposer son expérience et de retrouver un sens. Contrairement à l’effacement du grenier, le fauteuil de Cohen lui permet de confronter son chaos intérieur, le rendant visible et négociable. De plus, Cohen lie son fauteuil noir à son héritage juif en évoquant le fauteuil en cuir marron de son père où celui-ci passait des heures à lire, entouré de livres de sa bibliothèque. Ce détail, qu’elle associe à l’amour de son père pour l’apprentissage, inscrit son propre parcours dans l’héritage intellectuel et culturel de sa famille. Cohen s’ancre dans une histoire collective et familiale, tissant son expérience de la folie dans un récit plus vaste de transmission et de survie. Le « fauteuil noir » modernise ainsi le grenier, le transformant d’un lieu de silence en un espace où la résilience et l’expression de soi se forgent. Cohen reconnaît cependant la difficulté d’écrire pendant des états de trouble mental, affirmant : « Écrire et écrire sans intention romanesque. Dans le vide[59]. » Plutôt que d’être motivée par un but précis, elle cherche à exprimer et à naviguer dans son chaos intérieur. L’écriture devient ainsi un reflet de son expérience fragmentée, capturant la nature désorientante de la folie et son courage à y faire face. Cette démarche rejoint la croyance de Virginia Woolf selon laquelle les mots font germer quelque chose de profondément intime et matériel en soi, évoquant le lieu, le caractère et l’humeur avec une proximité saisissante[60]. Le psychiatre de Cohen, lui conseillant d’utiliser l’écriture pour « regarder l’horizon[61] », renforce l’idée de Woolf sur le pouvoir transformateur des mots.
Dans un autre registre, l’odeur de la vanille émerge dans la dernière scène de son autopathographie où elle décrit une bougie : « Elle a brûlé, la belle, jusqu’au bout d’elle-même en offrant encore le parfum divin de la vanille[62]. » Contrairement au noir qui symbolise l’oppression, la vanille évoque une douceur persistante et une lumière fragile, mais triomphante. La bougie, consumée dans un acte de destruction, devient une métaphore puissante de la résilience et de la création. Elle illustre comment Cohen, tout comme cette bougie, brûle ses dernières forces non pour sombrer dans l’obscurité, mais pour annoncer que « la vie est triomphante[63]. » Cette capacité à « donner ses couleurs au monde[64] » se manifeste non seulement à travers les métaphores visuelles, mais aussi dans la manière dont Cohen construit une communauté autour d’elle, notamment à travers les souvenirs et les lieux de son passé. Rapprochant des fragments de sa vie – la bibliothèque de son père, Meudon, l’Algérie, Eid Gidi – Cohen engage un processus de réassemblage qui va au-delà de la mémoire personnelle pour tisser des liens avec des espaces et des personnes qui participent à sa guérison. Ce processus reflète la manière dont les affects se lient et se délient, comme le souligne Gaillard, et montre comment l’écriture devient un outil pour créer un réseau de soutien et de connexion.
La littérature contemporaine : entre souffrance personnelle et compréhension collective
Aujourd’hui, la folie, largement médicalisée et prise en charge par la psychiatrie, reste une expérience qui, comme d’autres maladies graves, peut isoler et être mal comprise, marginalisant ceux qui en souffrent. C’est dans ce contexte que l’œuvre d’Alexandre Gefen, Réparer le monde (2017), offre une réflexion précieuse sur la manière dont la littérature contemporaine aborde les expériences de souffrance et d’isolement liées à la maladie, notamment la crise du sida et ses implications plus larges pour la souffrance et la survie. Gefen affirme : « Si la littérature est choisie contre la vie, c’est en un geste qui n’est en rien sacrificiel, mais au contraire intéressé : c’est parce qu’elle est devenue le seul lieu possible de survie contre un virus alors incurable.[65] » Cette réflexion souligne la capacité de la littérature à offrir une forme de résistance et de résilience face à des adversaires déstabilisants comme l’épidémie de sida. La perspective de Gefen résonne avec l’expérience vécue de la folie – une affection tout aussi insaisissable qui déstabilise et isole ses souffrants. Pour des écrivains comme Annie Cohen et Hervé Guibert, qui relate son séjour à l’hôpital tout en luttant contre le sida, ou encore Emmanuel Carrère, qui documente son hospitalisation à Sainte-Anne, la littérature devient non seulement un moyen d’exprimer l’inexprimable, mais aussi une stratégie vitale de survie. Bien que le sida, avec les avancées médicales récentes, soit désormais traité de manière plus efficace, il a longtemps été une menace incurable et isolante, créant une souffrance comparable à celle des troubles mentaux, qui restent eux aussi souvent mal compris et mal pris en charge. À travers l’écriture, Cohen renoue avec son agentivité, naviguant dans le chaos qui menace de l’engloutir. Dans ce contexte, l’écriture devient le parallèle de la survie identifiée par Gefen : une forme fragile, mais cruciale, de résistance aux silences imposés par la souffrance. La littérature contemporaine apparaît ainsi comme un témoin de la douleur et un outil pour la supporter – un espace où la résilience peut persister, aussi ténue soit-elle. Cette dynamique met en lumière l’expérience humaine partagée de la maladie en la situant dans un cadre relationnel plus large. Ce lien humain résonne avec l’analyse de Julia Pont et Sam Racheboeuf-Allard sur À la folie (2021) de Joy Sorman, une œuvre contemporaine française qui explore la vie des patients souffrant de troubles mentaux dans un hôpital psychiatrique français. Comme ils l’argumentent, À la folie propose « une attention particulière portée aux gestes qui, à l’inverse, réparent et relient[66] », soulignant les actes de soin, petits, mais significatifs, qui réparent les fractures causées par la souffrance. Cela est également vrai pour Cohen, qui parle du soutien qu’elle reçoit de son psychiatre, lequel répond à ses courriels, même un dimanche. Tant Cohen que Sorman se concentrent sur de petits gestes significatifs de soin et de connexion. Le travail de Sorman cristallise le concept d’« esthético-éthique » d’Alexandre Gefen, qui considère la littérature et l’art contemporain comme des méthodes pour « cerner et intervenir sur les blessures du monde[67] ». Cela s’aligne étroitement avec l’approche de Cohen où l’écriture sert de forme de guérison et de pont entre la souffrance personnelle et la compréhension collective. Les deux auteures contribuent à une tradition littéraire qui cherche non seulement à documenter la douleur, mais à la transformer en empathie, en compréhension et en réparation.
Annie Cohen : une nouvelle lecture de la folie
Annie Cohen, dans Puisque voici l’aurore, renouvelle la manière dont la folie est représentée dans la littérature contemporaine. Contrairement aux récits féministes populaires qui abordent souvent la folie comme un acte de rébellion ou de défiance, elle propose une approche inédite : la folie comme un cheminement collaboratif vers la guérison. Comme l’a souligné Elizabeth J. Donaldson, la « femme folle » dans la littérature féministe et du xixe siècle, bien qu’un symbole puissant de rébellion, tend à figer la folie dans une lecture monolithique qui occulte les expériences vécues des personnes souffrant de maladie mentale[68]. Cohen, au contraire, refuse cet usage métaphorique de la folie, explorant plutôt les dimensions de la fragilité, de l’interdépendance et de la résilience. Ce déplacement de l’accent, de la rébellion vers la résilience, invite à revaloriser l’importance des soins collectifs et du pouvoir des liens humains. L’auteure conclut son autopathographie par un hommage émouvant à son psychiatre, se souvenant de ses mots : « Vous êtes à distance de la dépression, désormais[69] », une phrase qui offre à la fois du réconfort et un sentiment de progrès. Cohen réfléchit à cette formule en écrivant : « Il est le roi de la formule, elle se déguste mot à mot, elle est faite pour rassasier, pour ne plus douter. “Désormais”[70]. » À travers ce passage, elle souligne la puissance des mots, qui, comme ceux de son psychiatre, peuvent guérir, réconforter et guider. Elle poursuit avec l’image d’une bougie illuminant sa chambre : « Elle a brûlé, la belle, jusqu’au bout d’elle-même en offrant encore le parfum divin de la vanille […]. Elle veut durer. On ne sait plus de quoi elle se nourrit. Elle a épuisé toutes ses forces pour annoncer que la vie est triomphante[71]. » Cette imagerie incarne la coexistence entre fragilité et force dans le parcours de la survie. Comme l’analyse Gaillard, les mots sont porteurs de connexion, d’échange et de relation[72] – ce que cet article a démontré comme étant des piliers essentiels dans le cheminement de Cohen. En entrelaçant l’intime et le collectif, Puisque voici l’aurore dépasse les récits d’isolement et de défiance, offrant une perspective nouvelle sur la folie : une quête d’interdépendance et de compassion. Cohen rappelle que la guérison ne réside pas dans une victoire individuelle, mais dans une acceptation collective de notre humanité partagée. Ce faisant, elle inscrit son œuvre dans un mouvement littéraire qui célèbre l’empathie et la collaboration, ouvrant de nouvelles voies pour penser la folie et ses récits.
[1] Gillian Ni Cheallaigh, Laura Jackson et Siobhán McIlvanney [dir.], Quand la folie parle : The Dialectic Effect of Madness in French Literature Since the Nineteenth Century, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2014, p. 1.
[2] Sander L. Gilman, « Madness », dans Rachel Adams, Benjamin Reiss et David Serlin [dir.], Keywords for Disability Studies, New York, New York University Press, 2015, p. 114-119.
[3] Anouck Capé, Les Frontières du délire : écrivains et fous au temps des avant-gardes, Paris, Honoré Champion, 2011, p. 7.
[4] Martin Esslin, « Introduction », dans Martin Esslin, [dir.], Absurd Drama, Harmondsworth : Penguin, 1965, p. 23.
[5] Lillian Feder, Madness in Literature, Princeton, Princeton University Press, 1983, p. 278.
[6] Cette ouverture à la collaboration résonne avec l’approche communautaire mise en avant par le DSM-III dans l’histoire récente de la psychiatrie, qui a marqué un tournant en insistant sur l’importance du soutien communautaire dans le traitement des troubles psychiques. Des figures comme Robert H. Felix, premier directeur de l’Institut national de la santé mentale aux États-Unis, ont encouragé les psychiatres à s’intégrer aux communautés locales pour mieux répondre aux besoins des patients. Ce tournant a donné naissance, dans les années 1970, à des initiatives comme le Tremont Crisis Center dans le South Bronx, où psychiatres, infirmiers et travailleurs sociaux collaboraient en équipe, soulignant l’importance d’une approche collective des soins. Hannah S. Decker, The Making of DSM-III: A Diagnostic Manual’s Conquest of American Psychiatry, New York, Oxford University Press, 2013, p. 5.
[7] Annie Cohen, Puisque voici l’aurore : journal, Paris, Éditions des Femmes-Antoinette Fouque, 2020, p. 12.
[8] Cohen cite Edmond Jabès, Le Livre des questions, Paris, Gallimard, 1963, qui écrit : « Seule l’écriture maintient le regard de l’écrivain à la surface ». Annie Cohen, op. cit., p. 44.
[9] G. Thomas Couser, « Autopathography: Women, Illness, and Lifewriting », On the Literary Nonfiction of Nancy Mairs: A Critical Anthology, New York, Palgrave Macmillan, 2011, p. 133.
[10] Françoise Tilkin, Quand la folie se racontait : récit et antipsychiatrie, Amsterdam, Rodopi, 1990, p. 371.
[11] Annie Cohen, op. cit., p. 95.
[12] Ibid., p. 70.
[13] Ibid., p. 11.
[14] Id.
[15] Olivier Filhol, « Le traitement de la folie : un secteur psychiatrique en déshérence », dans VST-Vie sociale et traitements, vol. cxxxix, no 3 (2018), p. 103-111.
[16] Ici, le réel ne fait pas référence au « réel » lacanien, qui désigne une dimension de l’expérience inaccessible à la symbolisation, représentant ce qui échappe au langage et à la représentation mentale.
[17] David Shields, Besoin de réel. Un manifeste littéraire, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2016.
[18] Laurent Demanze, « Un nouvel âge de l’enquête », Revue de la Bibliothèque nationale de France, no 2 (2019) [en ligne] https://shs.cairn.info/revue-de-la-bibliotheque-nationale-de-france-2019-2-page-124?lang=fr [site consulté le 8 janvier 2025].
[19] Rose Miyatsu, « Hundreds of People Like Me: A Search for a Mad Community in The Bell JarF», Literatures of Madness: Disability Studies and Mental Health, Cham, Palgrave Macmillan, 2018, p. 51-69.
[20] Id.
[21] Annie Cohen, op. cit., p. 111.
[22] Ibid., p. 115.
[23] Ibid., p. 97.
[24] Ibid., p. 6.
[25] Ibid., p. 44.
[26] Eva Illouz, et Edgar Cabanas, Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Paris, Premier parallèle, 2018.
[27] Rose Miyatsu, op. cit., p.51.
[28] Barbara Ehrenreich, Smile or Die : Wie die Ideologie des positiven Denkens die Welt verdummt, Munich, Antje Kunstmann, 2013.
[29] Eva S. Moskowitz, In Therapy We Trust: America’s Obsession with Self Fulfillment, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2001.
[30] Annie Cohen, op. cit., p. 97.
[31] Ibid., p. 56.
[32] Ibid., p. 17.
[33] Ibid., p. 103.
[34] Ibid., p. 99.
[35] Ibid., p. 74.
[36] Ibid., p. 47.
[37] Ibid., p. 115.
[38] John Paul Eakin, The Ethics of Life Writing, Ithaca, Cornell University Press, 2004, p. 6. Nous avons traduit de l’anglais le passage suivant : « We inhabit systems of social intercourse in which the ability to articulate an identity narrative—whether written, related orally, or simply dropped piece by piece into the social discourse of daily life — confirms the possession of a working identity. Accordingly, when brain disorders of various kinds impair or prevent our saying to others who we are, our claims to recognition as persons may suffer irreparable harm. »)
[39] Mary Elene Wood, Life Writing and Schizophrenia: Encounters at the Edge of Meaning, Amsterdam, Rodopi, 2013, p. 19.
[40] Annie Cohen, op. cit., p. 44.
[41] Ibid., p. 74.
[42] Ibid., p. 73.
[43] Emmanuel Carrère, Yoga, Paris, Folio, 2022, p. 221.
[44] Ibid., p. 224.
[45] Annie Cohen, op. cit., p. 7.
[46] Ibid., p. 44.
[47] Ibid., p. 24.
[48] Emmanuel Carrère, op. cit., p. 217.
[49] Annie Cohen, op. cit., p. 95.
[50] Emmanuel Carrère, op. cit., p. 247.
[51] Annie Cohen, op. cit., p. 51.
[52] Ibid., p. 17.
[53] Ibid., p. 74.
[54] Raphaël Gaillard, Un coup de hache dans la tête, Paris, Grasset, 2022, p. 86.
[55] Annie Cohen, op. cit., p. 21.
[56] Sandra M. Gilbert et Susan Gubar, The Madwoman in the Attic: The Woman Writer and the Nineteenth-Century Literary Imagination, New Haven, Yale University Press, 1979, p. 77. Nous traduisons.
[57] Annie Cohen, op. cit., p. 96.
[58] Ibid., p. 52.
[59] Ibid., p. 45.
[60] Patricia Waugh, « The Novel as Therapy: Ministrations of Voice in an Age of Risk », Journal of the British Academy, no 3 (2016), [en ligne]. https://www.thebritishacademy.ac.uk/documents/1565/02_Waugh_1817.pdf [Site consulté le 7 janvier 2025].
[61] Annie Cohen, op. cit., p. 103.
[62] Ibid., p. 125.
[63] Id.
[64] Raphaël Gaillard, op. cit., p. 86.
[65] Alexandre Gefen, Réparer le monde, Paris, Corti, 2017, p. 116.
[66] Julia Pont et Sam Rachebœuf-Allard, « À la folie de Joy Sorman. Livre de voix, livre de corps : une enquête sur le fil », Itinéraires. Littérature, textes, cultures, no 1 (2022), p. 7.
[67] Alexandre Gefen, op. cit., p. 11.
[68] Elizabeth J. Donaldson, « The Corpus of the Madwoman: Toward a Feminist Disability Studies Theory of Embodiment and Mental Illness », NWSA Journal, vol. xiv, no 3 (2002), p. 100-102.
[69] Annie Cohen, op. cit., p. 125.
[70] Id.
[71] Id.
[72] Raphaël Gaillard, op. cit., p. 87.