Présentation du numéro
Par Ambroise Bernier
C’est l’un des événements les plus marquants des dernières années qui a suscité le thème de ce numéro. L’isolement de chacun lors de la pandémie de Covid-19 a contribué à l’essor d’un des métiers les moins considérés et protégés, victime et serviteur des Amazon et des DHL : la livraison. Les liens humains ne pouvaient alors être établis que par le salut au caissier de l’épicerie, par Zoom ou par le dépôt d’une lettre ou d’un colis à la porte — situation sociale bouleversée, où l’impersonnalité, déjà si implantée dans nos sociétés, a pu prendre des traits plus épais encore dans nos vies, confinant les rencontres humaines à de faibles rais permis par l’entrebâillement d’une porte. C’est à partir de telles considérations qu’a été pensée la thématique du numéro 15 de la revue Chameaux : Livrer, se livrer.
Le texte de Mathieu Lottiaux sur Going Postal de Terry Pratchett propose un regard surprenant sur la figure du livreur. Là où dans notre réel, le rythme du livreur est effréné, ne permettant à celui-ci qu’une vague indifférence quant au destinataire, Terry Pratchett brosse le portrait de figures fédératrices presque sacrées au sein d’une communauté. Les livreurs sont ceux qui assurent le lien entre les individus et qui opèrent une rencontre entre les mondes temporel et spirituel. La poste devient, de fait, sociale, politique, voire théologique.
Il allait de soi, lorsque nous concevions ce numéro, que la littérature et les arts en général constituaient eux-mêmes d’éminentes manifestations du phénomène de la livraison, car l’œuvre scelle une connexion entre son auteur et son récepteur, elle est ce qui passe entre deux individus qui souvent ne se connaissent pas, nés en divers lieux et divers temps. Elle est transférée de solitude en solitude malgré des distances qui continuent d’exister, Covid-19 ou non.
Comment devrait-on recevoir une œuvre ? Quelle interprétation peut-on légitimement en tirer et dans quelle mesure peut-elle être établie par son auteur ? Telles sont les questions que se pose Antoine Beauchamp à partir des réflexions de Milan Kundera, écrivain sensible à la question du « testament ». Antoine Beauchamp remet en cause l’idéal kundérien d’une œuvre autonome qui donnerait elle-même ses seules clés de lectures et qui refuserait ainsi sa filiation sociale ou auctoriale.
À la perspective du lecteur se demandant ce qu’il a droit d’interpréter peut s’ajouter un autre angle d’analyse. Ce dernier consiste à remonter en amont afin de tenter de déterminer ce qu’un artiste a voulu transmettre et la manière qu’il a jugée adéquate pour le faire. Ainsi, Cécilia Morin et Alexandre Melay exposent comment Patrick Chamoiseau et des artistes établis en Colombie-Britannique ont saisi deux cultures et identités. Dans le premier cas, c’est par un « acte transmissif [qui] dit mieux que le récit lui-même » que Patrick Chamoiseau choisit de témoigner de l’identité créole. Dans le second, Melay fait valoir l’évolution des efforts de divers artistes qui ont souhaité « rendre visible l’invisibilité de certains peuples autochtones », aboutissant à « la construction d’un espace politique, social et culturel spécifique ». Ces deux textes font apparaître l’importance de l’homo faber, c’est-à-dire du fabricateur et du créateur, dans la constitution d’un monde commun.
La littérature peut aussi faire valoir une identité qu’elle-même avait étouffée. Se livrer implique alors tout une lutte contre des codes ou d’autres œuvres littéraires, dans le but de donner ou de redonner une voix. Il s’agit de mettre en lumière une part du réel ombragée ou négligée, d’illustrer ce qui a été masqué par un art mensonger. Bandhuli Chattopadhyay sonde le travail de révision de Maitreyi Devi par rapport à une histoire de jeunesse mise en roman par Mircea Eliade, survenue quarante-et-un ans avant la rédaction de son livre — révision qui, curieusement, opère par la fiction. L’article est ainsi une réflexion sur la manière par laquelle la littérature réussit ou échoue à livrer une version plus juste du passé, en opposition à un autre récit ayant produit une version trompeuse de l’histoire. Madeline Tessier, quant à elle, révèle comment les fabliaux médiévaux ont su illustrer une sexualité masquée dans une autre tradition littéraire, celle de la fin’amor, à moyen de la ventriloquie.
Or, il arrive que le réel s’occulte sans intervention, à travers la mort et l’oubli. Le texte de Léa Beauchemin-Laporte porte sur Louis Lambert d’Honoré de Balzac, dans lequel la narratrice, Pauline, souhaite livrer les pensées et les souvenirs de Louis Lambert, que la mort a interrompus. Léa Beauchemin-Laporte fait valoir l’importance de la mystique et du prophétisme dans cette œuvre, moyens pour Dieu de se livrer.
À cela, nous n’avions pas pensé avant de réaliser notre appel à textes. Il en est de même pour le sujet abordé par Florence Bordeleau-Gagné, qui concerne aussi la manière qu’ont les choses plus vastes que l’être humain de se livrer à ce dernier. Son analyse de l’ouvrage de Sylvain Tesson explore les implications d’une nature qui se révèle à travers la quasi sacrée panthère des neiges, qui devient presque une figure mythologique, tout en restant ancrée dans le réel.
Ce numéro explore donc, à travers ces huit textes, les manières dont Dieu, la nature, les identités, les cultures, les auteurs, les artistes, les narrateurs et les personnages se livrent, action grâce à laquelle subsistent transmission, communauté et monde, et sans laquelle la création demeurerait solitaire.